Travailler dans l’ombre pour apporter la lumière

Pascal Duguay Gosselin
© Mackenzie Sanche / Projection · Culturel

Travailler dans l’ombre pour apporter la lumière

Tandis que la pandémie met leur carrière sur pause, des artistes de cirque québécois usent de leur talent pour soulager l’isolation et répandre des sourires. 

Près de Québec, deux artistes s’installent devant un CHSLD. Aux fenêtres, les résidents s’empilent avec sourires et admiration. Méliejade Tremblay-Bouchard et Julia Perron ont fait équipe pour cette performance visant à divertir et briser l’isolation à l’un des endroits plus durement frappés par la pandémie. 

À Montréal, l’artiste de rue et cracheur de feu Pascal Duguay Gosselin pose la main sur son cœur et sourit au ciel tandis qu’un itinérant s’éloigne, un livre en main. Il s’est affilié à Exeko, un organisme qui use de la philosophie, la littérature et les arts pour créer des liens entre les gens dans la rue.

À Trois-Rivières, Guillaume Vermette met le tout en place ; il est le fondateur de la compagnie de cirque social et humanitaire La Caravane Philanthrope, qui est derrière plusieurs telles initiatives. 

« On est une armée du bonheur », déclare le soi-disant clown humanitaire fièrement.

Une pro du hula-hoop, une spécialiste en roue allemande, un cracheur de feu et un clown humanitaire. Quatre parmi plusieurs autres artistes de cirque qui travaillent pour poser des sourires aux lèvres des gens qui en ont le plus besoin – et ce, pandémie ou pas.

Des sourires autour du monde

Les projets de La Caravane Philanthrope incluent normalement trois volets : humanitaire, thérapeutique et social. Ces projets les mènent d’un bout à l’autre du monde, distribuant sourire après sourire aussi vite qu’un des cerceaux de Méliejade tourne.

Méliejade affirme que les arts de cirque sont un excellent véhicule pour connecter avec des communautés partout dans le monde. Elle a participé à des voyages humanitaires au Mexique, en Turquie et au Pérou.

« C’est une expérience qui m’a marqué et qui va me marquer à vie », confie-t-elle. « Quand tu donnes, tu reçois tellement plus. »

© Photo courtoisie de Guillaume Vermette

Elle raconte son expérience en Turquie, où elle a performé dans une école avec d’autres artistes. Dépourvus d’électricité, ils ont allumé les lumières de leurs téléphones, et les enfants tapaient rythmiquement des mains afin de compenser pour l’absence de musique. Pour Méliejade, l’amour et la gratitude des jeunes valent bien plus qu’une scène idéale.

« Les enfants vivent toutes sortes de traumatismes et ne sont plus capables de sourire, de jouer », développe Guillaume. Il explique que le rôle du clown est parfait « pour rappeler aux enfants comment être des enfants, les aider à guérir de leurs traumatismes ».

L’objectif de La Caravane Philanthrope est d’amener le cirque où il peut être bénéfique selon Julia. Pendant la pandémie, ça voulait dire ici, au Québec.

Recycler leur mission au local

Guillaume dit être devenu clown dans l’ultime but d’être clown humanitaire. Il explique avoir grandi à se sentir fâché et triste face aux injustices et à la violence qui l’entourent. « Là j’te parle pas de camps de réfugiés à l’autre bout du monde », précise-t-il. « J’te parle dans ma cour, ici au Québec, à chaque coin de rue. »

La pandémie a poussé les artistes à annuler leurs voyages humanitaires et leurs activités de cirque social. Julia dit que c’est à ce moment qu’ils se sont questionnés : « C’est où, en ce moment, le gros de la crise ? »

Guillaume affirme que les deux communautés marginalisées actuellement au Québec sont les résidents des CHSLD, ainsi que les personnes en situation d’itinérance. Ces deux groupes ont été grandement affectés par la pandémie, et tous deux méritent l’attention de La Caravane Philanthrope.

Les CHSLD représentent près de la moitié des décès liés à la COVID-19 au Québec. En date du 21 mars dernier, La Presse comptait près de 5300 décès dans ces résidences, parmi près de 10 800 décès totaux de la province. 

« L’été passé on a fait une tournée des CHSLD, des spectacles de confinement », dit Pascal Duguay Gosselin. « On était deux équipes et je crois qu’on a fait 150 shows à travers l’été pour peut-être une cinquantaine de CHSLD. »

Méliejade et Julia ont allié leurs forces pour plusieurs tels spectacles, en plus de faire quelques parades dans les rues de Limoilou. Julia dit que leurs spectateurs étaient très encourageants. « C’est simple : on fait juste passer vite, on fait deux-trois trucs », rit-elle. « Dans le milieu de la lourdeur de la pandémie, ça fait quand même du bien de voir tout le monde. »

© Mackenzie Sanche / Projection · Culturel

Quant aux sans-abri, Pascal explique qu’Exeko a contacté La Caravane Philanthrope en quête de support, ce qui offrait du boulot à quelques artistes qui étaient en standby. « On ne fait pas du cirque », précise-t-il, « mais on apporte du bonheur et c’est ça qu’on aime faire à la base. »

Lundi dernier, Pascal était à la Place Émilie-Gamelin à Montréal avec son collègue Batone Neto d’Exeko. Ils distribuaient des livres à des gens en situation d’itinérance et prenaient des nouvelles d’eux afin de voir comment ils vont.

Du cirque pour du changement social

« Quand je me compare, je vois des gens que c’est comme respirer, pour eux, de pratiquer leur art », admet le clown humanitaire. « Pour moi, c’est d’aider les gens. » Il affirme être heureux à rendre les autres heureux et en ayant un impact positif dans leur vie.

De son côté, Pascal travaille avec Exeko, mais aussi avec Cirque Hors Piste. Cette organisme oeuvre auprès des jeunes en situation de précarité ou d’itinérance. Pour lui, l’effet que les artistes peuvent avoir sur l’estime de soi et l’interaction des jeunes est merveilleux.

« L’art du cirque, ce n’est pas juste des belles personnes sur un stage, ce n’est pas juste des gens qui font des prouesses », explique le cracheur de feu. « L’art social c’est un médium de changement dans les habitudes de vie des gens, dans l’estime de soi. » 

Guillaume voit le cirque social comme un moyen d’utiliser l’apprentissage du cirque comme prétexte pour créer des rôles sociaux et contribuer au bien-être des populations plus vulnérables ou marginalisées. C’est ce que l’on appelle de la médiation culturelle, décrite par la Ville de Montréal comme étant la rencontre entre des membres de la société, plus particulièrement ceux qui sont défavorisés, et le monde culturel pour offrir un meilleur accès à la création individuelle et collective.

Inspirer les femmes, un cerceau à la fois

© Photo courtoisie de Méliejade Tremblay-Bouchard

Méliejade se spécialise en hula-hoop et en roue Cyr. Elle aimerait user de son art pour sensibiliser aux troubles alimentaires et pour aider les femmes à s’assumer et s’affirmer. « Il y a beaucoup de filles qui ont des passés de troubles alimentaires ou autre qui se sentent vraiment empowered via le hula-hoop », dit-elle. « Ça, je le vois, parce que quand je me suis ouverte sur le sujet, il y a beaucoup de filles qui m’ont écrit. »

Elle souhaite les inspirer avec son amour du cirque et la façon dont elle partage ce qu’elle vit. La pandémie l’a forcée à transférer son public en ligne, en quelque sorte, et elle a découvert énormément de potentiel sur les réseaux sociaux pour créer des liens avec son audience.

Pour sa part, Julia trouve que le sentiment d’avoir touché les gens est indescriptible. « T’as l’impression que t’as réussi ta job quand quelqu’un vient te voir après et te dit : ‘Wow, ma fille capote, elle veut faire du cirque de sa vie.’ »

Quand elle a visité des camps de réfugiés Birmans en Thaïlande, Julia a aussi réalisé que les filles avaient de la difficulté à prendre leur place dans la société. Toutefois, quand elles voient Julia et ses collègues performer, elles gagnent en confiance.

Méliejade aimerait aider les femmes à se sentir plus en contrôle de leur vie et qu’elles deviennent la meilleure version d’elles-mêmes. « Moi, il faut vraiment que je sois forte là-dedans », ajoute-t-elle, « mais je le vois plus grand que moi-même. »

Persévérer pour l’amour de l’art

Les quatre artistes sont d’accord que les qualités les plus importantes pour un artiste de cirque sont la discipline, la persévérance, la résilience et l’authenticité. « Pour être un artiste de cirque, il faut que tu livres un message », explique Méliejade. « Tu ne peux pas livrer un message sans être authentique envers toi-même. »

Malgré que ce soit un milieu instable et sans garantie, comme le décrit Julia, les arts circassiens en valent la peine.

© Photo courtoisie de Julia Perron

« Être payée pour pouvoir faire ce que j’aime le plus, c’est quand même cool », dit-elle, heureuse. « J’ai l’impression de ne pas travailler quand je fais mon travail. »

Les artistes doivent s’entraîner constamment et apprendre à gérer le risque élevé de blessures avec autonomie. C’est un milieu pour des gens « qui en mangent », selon Pascal, parce que ça requiert dévouement et acharnement éternels. 

Après tout, Méliejade assure que « toute souffrance et tout stress cesse quand on sert quelque chose de bien plus grand que soi ».

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