J’accuse : Une série de cris du coeur dans lesquels se reconnaître

Spectacle J'accuse d'Annick Lefebvre
© Ulysse del Drago / Théâtre d'Aujourd'hui

J’accuse : Une série de cris du coeur dans lesquels se reconnaître

Une pièce. Une auteure : Annick Lefebvre. Cinq tableaux. Cinq actrices : Léane Labrèche-Dor, Eve Landry, Debbie Lynch-White, Alice Pascual et Catherine Trudeau. Une baladodiffusion de Radio-Canada ICI Première, lancée ce soir, vous fait ressentir les marées et les vagues émotionnelles causées par J’accuse.


Première partie. Celle qui encaisse. Celle qui encaisse les coups donnés par la société, le jugement collectif, le capitalisme, le gouvernement. Celle qui écoute Isabelle Boulay pour se calmer dénonce le cycle de la vie à moindre budget en plein centre-ville montréalais, dénonce le rythme effréné de la course à la réussite en questionnant l’essence d’une réussite. 

C’est une femme qui en a plein son casque de se faire regarder de haut, qui parle authentiquement québécois pour exprimer l’écart de richesses par des absurdités comme l’achat de bas de nylon. Le rapport de la vendeuse au client sert de pont pour faire sortir les « souffrances psychiques » que vit la narratrice.

Ce monologue à perte d’haleine violemment rythmé peut étourdir à première écoute, mais est un véritable chef d’œuvre littéraire garni de pirouettes vocales. C’est un monologue dénonciateur chargé d’énergie et d’émotion qui défend que chaque métier est aussi important.

« Je l’encaisse surtout avec la beauté du monde immolé en-dedans de moi. »

Une explosion de magma émotionnel.


Deuxième partie. Celle qui agresse. Celle qui croule sous la pression de ce qu’est une vie normale et « réussie ». Celle qui jalouse tout le monde, mais qui déteste tout le monde, qui crache son venin pour se sentir mieux, peut-être.

Son discours taché de racisme, de haine pour les cultures autres que la sienne, de dégueulasseries et de jugement noir suinte de rage. Elle déteste l’attitude de ceux qui la jugent, comme si elle était parfaite du haut de ses talons hauts et avec les poignets enchaînés à son clavier. Elle perd haleine à essayer de réussir. Elle perd haleine à prouver par ses mots qu’elle mérite plus la réussite que les autres.

En décrivant d’une voix à moitié en détresse et à moitié sensuelle son mode de vie et ses relations interpersonnelles et sa carrière, elle dérape vers des insignifiances qui la frustrent.

« Félicitations. Bravo. On peut vraiment se réjouir de notre compassion collective. »

Elle enfile les insultes et les sacres et les stéréotypes en laissant transparaître son stress, sa peur, et la pression qu’elle a sur les épaules à arriver à répondre aux standards de la société. Elle accuse et accuse et accuse les autres… de son propre mal.

« J’haïs tout le monde. »

L’amertume de cette femme d’affaires étouffée dans son « suit » qui lui donne l’impression de réussir sa vie tombe en rafale de ses lèvres en y insufflant toute sa vulnérabilité.


Troisième partie. Celle qui intègre. Celle qui détruit les stéréotypes qui renvoient aux immigrants. À coups de « c’est pas vrai », elle nettoie l’image ternie de ce que c’est que d’être quelqu’un qui intègre la société québécoise.

Elle enchaîne au micro tout ce qui devrait être craché au visage de gens qui entretiennent les stéréotypes auquel elle fait référence tout au long de son monologue. Elle défend son manque de culture, défend sa culture, défend la culture, défend son intérêt pour la culture québécoise.

« C’est pas vrai que je n’ai pas la moindre idée de ce que c’est que des oreilles de Christ… »

Elle explique comment c’est d’aller sur une terrasse, de se ramasser un gars québécois, de coucher avec. En détail, avec une panoplie de références québécoises. Elle explique comment elle travaille fort pour faire le lien entre des éléments clé de la culture et sa vie. Elle explique comme elle a d’amour pour le Québec, comme est est impliquée dans la politique.

Pourtant, cela ne paraît jamais assez pour s’intégrer. C’est le récit de quelqu’un qui veut à tout prix se fondre dans une société et qui se sent concerné par les niaiseries quotidiennes d’un québécois.

Cette description de sa bataille quotidienne pour s’incruster inclut aussi un point de vue externe sur le peuple québécois. C’est un honnête monologue sur tout ce qu’ont en commun un québécois et un immigrant, en avouant tristement que jamais, ce ne serait assez qu’elle partage les mêmes mots et le même accent.


Quatrième partie. Celle qui adule. Celle qui s’emporte parce qu’Annick Lefebvre, l’auteure de la pièce, use de son amour inconditionnel pour Isabelle Boulay. Celle qui idolâtre peut-être malsainement Isabelle Boulay et qui concentre beaucoup trop d’énergie sur cette vénération.

Se dévouant trop à une étoile de la scène, celle qui adule et qui fantasme d’un rapprochement avec Boulay se fâche après les autres super-fans qui pourraient lui être de la compétition. Elle vit dans l’illusion que les stars dépendent de leur public et de leur amour inconditionnel.

« Pourquoi vous me chiez dessus? Parce que j’ai crié les bonnes paroles de chanson quand elle a un blanc de mémoire sur scène? »

Elle se console et implore à chacun de reconnaître qu’eux aussi ont besoin d’aimer quelqu’un ou quelque chose un peu, beaucoup, à la folie. On sent qu’elle se concentre sur Isabelle Boulay possiblement par manque d’affection provenant d’ailleurs.

« Qui est-ce qui décide de ce qui est normal et de ce qui n’est pas normal? »

Cette partie est une lettre ouverte haineuse envers Annick Lefebvre, mais est simultanément une lettre d’amour à Isabelle Boulay, au ton quasi-hystérique.


Cinquième partie. Celle qui aime. Celle qui parle du cœur, comme toutes les autres avant, mais qui aime purement, profondément. Celle qui souffre d’une séparation qui ne sait plus quoi faire d’elle-même sans l’autre, qui continue de souhaite le meilleur pour l’autre, qui continue d’espérer pour l’autre, qui continue de respirer pour l’autre.

Sa peine déferle par ses mots, sa lassitude s’entend par ses passse-temps anodins et insignifiants. Sa douleur tache ses mots et les images qu’elle décrit artistiquement. Elle s’autodétruit à petit feu par le sarcasme et l’autodérision et l’alcool. Ses pensées noires troublent.

Elle se concentre sur sa cuisine, sa cuisinière, son action de cuisiner.

« J’ai le cœur tellement chroniquement décalé qu’il faut pas que je me reproduise. »

Ce monologue empoigne ton cœur et ne le lâche plus lors de son récit de peine d’amour pour son amie qu’elle a perdue.

« Je vais oublier de t’oublier. »

Elle raconte un amour inconditionnel qui ne repose pas sur une relation amoureuse ou familiale. Elle raconte l’importance de ses amis. Elle les aime « over the top ». Et elle refuserait à tout coup de se faire guérir de sa façon d’aimer aussi puissemment.


J'accuse à la radio
© Edouard Plante-Fréchette / La Presse
Léane Labrèche-Dor, Alice Pascual, et Debbie Lynch-White durant l’enregistrement de J’accuse.

« As-tu le courage de voir ton spectacle de démolissage de tout? », lance celle qui adule, dans le quatrième monologue.

C’est effectivement une façon assez directe de décrire le spectacle : l’œuvre de dénonciation, de frustration et défoulement réflète l’idée de brûler les pages de notre passé qui nous indiquent comment on « devrait » agir dans cette société. 

Annick Lefebvre, de par sa plume hallucinante ayant fait d’elle une finaliste au Prix du gouverneur général, nous emmène dans des montagnes russes émotionnelles avec l’aide des cinq actrices qui ont livré leur voix à J’accuse : Léane Labrèche-Dor, Eve Landry, Debbie Lynch-White, Alice Pascual et Catherine Trudeau. Malgré que la première représentation sur scène ait été en 2015 au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, la pièce a été retravaillée pour la baladodiffusion par Francis Legault et Jocelyn Lebeau.

Le texte travaillé à merveille puise dans le féminisme et dans la dénonciation et est 100% d’actualité encore maintenant, ce qui en fait une écoute pertinente en plus d’être agréable.

Une véritable collection de cris du cœur artistiques et poétiques offerte sur les ondes d’ICI Première de Radio-Canada et sur l’application mobile OHdio dans le cadre de la série de radio-théâtre Sur le balcon d’Ici Première, qui a encore trois diffusions prévues dans les prochaines semaines.

Mackenzie Sanche

Une amoureuse des arts, de l'écriture, de la photographie et de la vidéo, sans oublier des animaux et de la nature, Mackenzie vient tout juste de terminer ses études collégiales en journalisme et continue son parcours à l'Université Concordia. Elle cherche tout simplement à vivre de ses passions et à relever de nouveaux défis.

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